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Le cri des femmes

Imaginez cette scène, une scène qui peut fort bien se dérouler réellement dans quelques heures, tout est prêt, les accessoires sont en place :

« Le Président d'une des grandes nations, celles qui font partie du club atomique, s'approche de son bureau pour appuyer sur le « bouton » qui comman­dera aux avions tournant en permanence au-dessus des déserts et aux sous-marins tapis dans les océans de lancer leurs fusées. Il a longuement réfléchi, consulté les stratèges, rassemblé toutes les informations disponibles ; la conclusion est claire : son devoir lui impose de détruire le camp adverse. Dans quelques heures le camp adverse sera détruit. Dans quelques jours l'humanité entière aura disparu. Le froid et les ténèbres de l'hiver nucléaire s'étendront sur une planète morte... »

Si l'on veut reprendre espoir, il faut compléter cette scène :

« ... dans une pièce voisine, la compagne du Président en est à la dernière phase de l'accouchement ; soudain, elle crie, elle crie que l'enfant est là ; et le cri du nouveau-né se superpose à celui de sa mère. Et ces cris résonnent si fort dans la tête du Président que sa main s'immobilise, il ne peut aller au terme de son geste. »

Un cri, un cri de femme prolongé par un cri d'enfant, a fait reculer la mort. La vie a gagné. Oui, tout est prêt. A un prix fabuleux, nous avons acheté les outils qui nous permettront de suicider l'humanité. Il ne peuvent servir qu'à cela. Ils ont coûté cher, ils ont entraîné la misère d'un quart de l'humanité, ils tuent déjà tous les jours, mais ils sont si beaux. Nos âmes d'ingénieurs, de professionnels, fondent d'admiration devant ces prouesses techniques ; quelle intelligence n'a-t-il pas fallu pour réaliser cette fusée qui, après un parcours de dix mille kilomètres, tombe à moins de cent mètres de sa cible ! Lorsqu'elle explose, elle dégage une énergie supérieure à celle de toutes les bombes utilisées au cours de la guerre 39-45. Il faut être un esprit chagrin pour ne pas admirer et applaudir l'exploit. Les militaires, les politiques, se régalent de ces réussites et, insatiables, réclament de nouvelles performances.

Qui nous délivrera de ces somnambules en plein délire à qui nous avons confié la conduite des affaires des hommes ? Qui ? Les femmes. Peut-être parce qu'elles savent charnellement ce que signifie « donner la vie », elles sont difficilement fascinées par des engins qui ne peuvent que donner la mort. Elles résistent mieux que les autres à l'aveuglement débile provoqué par des slogans constamment répétés sur la nécessité de faire de notre pays une nation puissante ; elles savent qu'une nation n'a pas à être puissante, mais rayonnante.

J'en ai fait l'expérience depuis que je participe au petit groupe qui anime l'« Appel des 100 », chacun y oublie ses prises de position idéologiques et politiques sur d'autres sujets et ne pense qu'à l'obsession commune : éviter le suicide collectif de l'humanité. Il ne s'agit pas de donner raison à un camp ou à un autre, mais de faire retrouver raison aux hommes d'aujourd'hui, entraînés dans un tourbillon démentiel. je reçois à ce propos un courrier considérable. Quelques injures : je suis un pacifiste, donc un lâche, un niais ou un vendu ; à vrai dire elles sont peu nombreuses. Pour l'essentiel ce sont des encouragements. Mais ce qui est le plus caractéristique est que, dans leur immense majorité, ces lettres sont écrites par des femmes. Elles savent que la première valeur, celle qui conditionne toutes les autres, est la vie. Et que la vie s'arrêtera si nous ne savons pas préserver la paix.

Albert JACQUARD

Généticien à l'Institut National des Etudes Démographiques

 

 

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