CACHEZ CE SEIN…

J’avais déjà entendu parler de « la charité chrétienne », jamais de « La Charité Romaine »….
Mais prenons l’histoire à son commencement.
Valère MAXIME, historien moraliste romain du 1er siècle après J-C., composa un recueil, Des faits et des paroles mémorables, qu’il dédia à l’empereur Tibère. Cet ouvrage rapporte de petits faits de l’histoire, des curiosités de la civilisation romaine.
Il y relate (Livre V, Chapitre IV, De la piété filiale) l’histoire d’une femme convaincue de crime capital et jetée en prison pour y être mise à mort. Le geôlier compatissant n’avait pas exécuté la peine immédiatement, et avait même autorisé la fille de l’infortunée à rendre visite à sa mère. S’assurant qu’elle ne lui apportait aucune nourriture, il pensait que la condamnée finirait par mourir de faim. Les jours passaient et la mère vivait toujours…. « A force d’observer la fille, il la surprit, le sein découvert, et lui adoucissant ainsi les horreurs de la faim. » Valère MAXIME poursuit, précisant que, pour surprenante que fut la scène, son récit fait aux juges entraîna la grâce de la condamnée…. « Où ne pénètre point la piété filiale ? Combien n’est pas ingénieux un amour qui trouve un expédient si nouveau pour sauver la vie à une mère dans la prison même ! Est-il rien de si rare, si extraordinaire, que de voir une mère alimentée du lait de sa fille ? Cette action paraîtrait contraire à la nature, si la première loi de la nature n’était pas d’aimer les auteurs de nos jours. »
L’historien propose en suivant un autre exemple de « piété filiale », celui de Cimon et Péro.
 « Nous devons les mêmes éloges à Péro. Egalement pénétrée d’amour pour Cimon son père, qui était fort âgé et qu’un destin semblable avait pareillement jeté au cachot, elle le nourrit en lui présentant son sein comme à un enfant. Les yeux s’arrêtent et demeurent immobiles de ravissement à la vue de cette action représentée dans un tableau ; l’admiration du spectacle dont ils sont frappés, renouvelle, ranime une scène antique : dans ces figures muettes et insensibles, ils croient voir des corps agir et respirer. Les lettres feront nécessairement sur l’esprit la même impression : leur peinture est encore plus efficace à la mémoire, pour retracer comme nouveaux les événements anciens. »
[Source des citations : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/valère/index.htm]

Si je lui ôtais sa Rome Antique et sa morale historique, je classerai volontiers Monsieur MAXIME parmi les auteurs comiques !
Son histoire, en tous cas, inspira de nombreux peintres.
Oh, pas la première, grand dieu ! Probablement beaucoup trop subversive pour ces messieurs. Une jeune femme donnant le sein… à sa propre mère, vous plaisantez ?  Non… mais un vieux bonhomme… qui serait son propre père… alors là, pourquoi pas ?
           
J’ai trouvé pour ma part 10 versions picturales de l’anecdote sulfureuse de Cimon (le vieux père emprisonné et privé de nourriture) et Péro (la fille généreuse). [Source : http://galatea.univ-tlse2.fr/picturaServeur/ResultRechercheAffiche.php] Peut-être en existe-il d’autres. Mais on peut déjà tenter de s’intéresser à celles-ci…
N’étant ni historienne ni spécialiste des Beaux-Arts, j’en dirai juste quelques mots…

Cinq d’entre elles datent du 17ème siècle, et les cinq autres, du 18ème.
Pierre Paul RUBENS (1577-1640) propose deux versions, celle de l’Ermitage en 1623 et celle d’Amsterdam en 1630. Dans cette dernière, la scène est observée par le geôlier dont on voit clairement le visage à travers une petite fenêtre dans un coin ; la jeune femme, apprêtée, vêtue d’une robe rouge, les seins hors du corsage, semble « prise » entre les deux personnages masculins ; le vieil homme est à demi nu, assis près d’elle, pieds et poings liés.
La scène (1623) peinte par Dirck van BARBUREN (1595-1624) paraît plus inquiétante, plus contrastée : le vieil homme, presque nu, baignant dans la lumière, poings liés dans le dos, assis au sol, tête le sein d’une jeune femme debout, penchée vers lui, mais dont le visage et le regard plein d’effroi sont tournés vers un œil de bœuf dans le coin le plus sombre ; elle se sait observée par le geôlier.
Le tableau (16??) de Charles MELLIN (1597-1649) présente une jeune femme cachant sous une étoffe foncée un vieil homme, chevelu et barbu, dont seule la tête émerge, et qui tête goulûment son sein ; baignée dans la lumière du dehors, elle paraît faire le guet, son  visage peu expressif est tourné vers une fenêtre à barreaux. 
Dans la version (1670) de Lorenzo PASINELLI (1629-1700), le vieil homme agenouillé, enserre la jeune femme à la taille et tète le sein qu’elle lui « tend » ; la jeune femme est très peu dénudée, et en même temps qu’elle presse la tête de son père sur elle, elle tourne son visage et surprend le regard d’un soldat qui les observe.
« La Charité Romaine » de Jean-Jacques BACHELIER (1724-1806) présente les deux personnages auréolés d’une lumière plongeant dans le cachot ; la jeune femme assise, seins dehors, s’applique à faire téter le vieil homme, assis, la tête basculée en arrière sur la cuisse de sa fille ; les mains du vieil homme, malgré les chaînes, sont jointes comme pour une prière ; on voit peu leurs visages tant la pose ressemble à celle d’une mère et son enfant, chacun tout entier dans le regard de l’autre.
Louis-Jean-François LAGRENEE dit l’aîné (1725-1805) a lui aussi produit deux versions.
Celle de 1765 est assez sombre, mettant en scène la jeune femme et le vieil homme assis ; il se penche vers son sein, les mains liées derrière le dos ; elle détourne le regard qu’elle dirige plutôt vers le sol.
La version de 1781 est beaucoup plus claire et lumineuse ; on retrouve la jeune femme assise et face à nous tandis que le vieil homme semble agenouillé, nous tournant presque le dos et tétant son sein, une main reste enchaînée derrière le dos alors que l’autre tient le corsage de sa fille ; en arrière plan, on distingue une groupe d’hommes observant la scène par la grille.
Jean-Baptiste GREUZE (1725-1805) peint une scène (1767) un peu différente : le vieil homme est assis au sol, bras ouverts et paumes au ciel, le visage grimaçant et reposant contre le sein de la jeune femme ; elle le lui offre de façon plutôt discrète ; son regard porté haut semble surveiller l’endroit tandis que son attitude corporelle enveloppante cherche à protéger son père.
Pour finir, la « Charité romaine » (1777) de Jacques-Antoine BEAUFORT (1721-1784) propose un vieil home abandonné au bras de sa fille, la bouche à son sein ; elle, le tient par l’épaule et maintient une étoffe comme pour les mettre à l’abri des regards, son visage montre inquiétude et peur.

Après ce petit tour de piste, certaines questions émergent, essentiellement historiques et symboliques.
L’écart entre la manière tout à fait légère, enthousiaste, voire admirative, dont Valère MAXIME conte l’histoire de Cimon et Péro comme ce qui s’ensuivit pour le condamné (la grâce), et ce qui se dégage des représentations picturales des huit peintres, est considérable. On peut s’interroger par exemple sur la façon dont l’allaitement était considéré aux époques mentionnées plus haut. Dans son livre « Au sein du monde » (L’Harmattan, 2001), Nathalie ROQUES explique que dans la Rome Antique, un allaitement long (jusqu’à 3 ans) était préconisé. Du Moyen-Age au XVIIIème siècle, on recommande souvent l’introduction précoce d’aliments tels que des bouillies épaisses, l’allaitement maternel en était de fait plus court.
Peut-être au temps de Valère MAXIME, l’allaitement était-il plus chargé d’une symbolique nourricière que sexuelle ? On pense ici à la représentation symbolique du sein, celui de la mère qui nourrit ou celui de la femme qui jouit ?
Dans le récit de l’historien romain, la surprise provoquée chez le témoin de la scène puis chez les juges, revêt un caractère positif ; le comportement des protagonistes est valorisé et récompensé.
Dans la plupart des tableaux, il semble plutôt que les aspects négativement connotés prédominent. On retrouve par exemple, l’appétit  sans mesure de l’homme pour le corps de la femme, la femme culpabilisée et divisée en elle-même (voire les contradictions dans les attitudes corporelles des femmes – le sein dans une direction et le visage et/ou le regard dans l’autre), la négation du plaisir partagé et de l’intimité  (ils sont impossible à éprouver sous surveillance – le voyeur ou peut-être même l’œil de Dieu ?).
L’allaitement, outre son aspect purement fonctionnel et vital, peut être perçu comme l’expression et la prolongation, au-delà du ventre maternel, d’une relation privilégiée, d’attachement et de plaisir sensuel partagé entre une mère et son enfant. C’est d’ailleurs ce qui s’exprime dans les peintures de la Renaissance notamment, les « mère à l’enfant » ou les « vierge à l’enfant ». On trouve également cette notion dans les textes chrétiens.
La mère allaitante et son enfant s’inscrivent comme un thème religieux très fréquent dans la peinture. Il est, dans la majorité des tableaux reprenant ce sujet de « La charité romaine », revisité de manière subversive, entraînant le spectateur sur le terrain du voyeurisme ou tout au moins du jugement  (dernier ?) alors que l’on tend à éprouver une grande tendresse pour le bébé tétant le sein de sa mère… Le responsabilité et le devoir de la mère de nourrir son enfant sont ici retournés licencieusement vers la responsabilité et le devoir pour une fille de porter secours à son père… fut-ce en transgressant deux tabous : celui  pour une femme de nourrir un adulte du lait de son sein, et celui pour un père de montrer de l’appétit (sexuel ?) pour le corps de sa propre fille.
On peut également pointer la question de la représentation symbolique du sein. Le sein est-il un organe nourricier ou un organe sexuel ? Pour certains aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales, le deuxième exclut le premier. Cela me paraît regrettable et sans doute pénalisant pour les femmes. En effet, l’idée d’un sein plus sexuel que nourricier entrave probablement chez certaines, par les diverses pressions que les uns, les autres ou soi-même ne manquent pas d’exercer, la possibilité et parfois le désir même de nourrir de son lait, l’enfant que l’on a porté.
D’après Nathalie ROQUES dans « Au sein du monde », « cette érotisation du sein est […] loin d’être une marque de l’humanisation, mais plutôt une particularité culturelle limitée. » (p.24)
            Pour ma part, il me semble qu’il n’y a aucune incompatibilité à ce que le sein soit tour à tour nourricier et sexuel. Cependant, tout en étant très proches, ils demeurent distincts. Et c’est bien là que ces messieurs les peintres « titillent » les yeux autant que l’esprit, dans l’étrange et dérangeant mélange des genres.

Ah ! La double vie des seins (du corps ?) des femmes… que ne finira-t-elle de faire des envieux ?

Merci à Krista de m’avoir fait découvrir cette drôle d’histoire amorale de la Rome Antique…

                                                                                   Laurence Saint-Martin

 

 

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